Livre : Chip War (La Guerre des Puces)
Auteur : Chris Miller (enseigne l’histoire internationale à la Fletcher School de l’Université Tufts, habite à Boston)
Pages : 412 | Publication : Scribner – 4 Octobre 2022 | Prix : $30
Ce livre, depuis sa publication, a reçu de nombreuses critiques élogieuses. En tant que professionnel ayant passé une trentaine d'années dans cette industrie — au sein d'entreprises sans lesquelles les innovations du siècle dernier et d'aujourd'hui n'auraient pu voir le jour — je souhaite partager une lecture qui va au-delà du simple compte-rendu. Ces opinions sont les miennes et ne représentent ni celles de mon employeur ni celles de l'auteur.
L’écosystème méconnu qui fait tourner le monde
De nos jours, il est impossible de lire un journal sans découvrir une rubrique sur les semi-conducteurs, ou sur les tensions économiques et politiques qui entourent cette “guerre des puces”. Pendant la pandémie de Covid-19, toutes les industries américaines ont subi de sérieux problèmes de production et de livraison, touchant l’automobile comme les objets du quotidien. Si le public commence à saisir l’importance de cet écosystème sur l’économie mondiale, peu connaissent la remarquable histoire géopolitique de cette industrie, particulièrement dans les secteurs sensibles comme l’armée et le renseignement.
De l’innovation américaine à l’ascension de l’Asie
L’auteur retrace d’abord l’invention des puces aux États-Unis, portée par de jeunes immigrés ayant étudié dans le pays (Andy Grove de Hongrie, Morris Chang de Chine, etc.). Passés par Texas Instruments et Fairchild dans la Silicon Valley, ils créeront les géants d’aujourd’hui : Intel, AMD, Qualcomm, TSMC. Pour augmenter la productivité, les entreprises américaines ont d’abord transféré le travail manuel en Asie tout en gardant la propriété intellectuelle.
Cependant, la compétition et les conflits économiques sur les semi-conducteurs n’ont pas commencé avec la Chine et ne s’y limiteront pas. Dans les années 1980, alors que j’étudiais et travaillais au Japon, les États-Unis réagissaient déjà face à la montée en puissance de l’archipel nippon dans la production de semi-conducteurs. La compétition entre les pays asiatiques — le Japon, la Corée du Sud, Singapour et surtout Taïwan — a transformé leurs économies. Ces nations ont intégré la conception et la production de puces dans leur modèle de développement grâce à d’une formation académique rigoureuse en sciences et technologies, d’investissements massifs, et d’une politique publique visionnaire centrée sur l’électronique. Taïwan, par exemple, représente aujourd’hui 36 % de ses exportations grâce aux micropuces et demeure un acteur stratégique incontournable. Les Philippines en tirent 21 %, la Malaisie 19 % , Singapour 17 %, et La Corée du Sud 15 %,
La nouvelle donne géopolitique et la course aux investissements
Cinquante ans plus tard, ces alliés sont devenus des concurrents redoutables. Face au risque stratégique que représente la perte du monopole de fabrication, l’administration Biden a lancé l’année dernière un plan d’investissement de 53 milliards de dollars. Depuis, des entreprises privées ont injecté des milliards dans la fabrication sur le sol américain, soutenues par des programmes de formation dans les collèges communautaires. Portée par la demande en intelligence artificielle, la capitalisation du marché des semi-conducteurs est aujourd’hui estimée à 2,5 billions (trillions) de dollars.
Aujourd’hui, la concurrence technologique cible principalement la Chine pour des raisons de suprématie militaire et civile. Depuis la rédaction initiale de cette revue, des sanctions strictes et des embargos ont été imposés à la Chine concernant l’exportation de machines-outils et de puces avancées. Malgré cela, avec un plan comme “Made in China 2025” et des importations de puces dépassant les 260 milliards de dollars en 2017 (plus que les ventes annuelles de pétrole de l’Arabie Saoudite !), Pékin est déterminé à atteindre l’autosuffisance.
L’interdépendance mondiale : Le constat de Pat Gelsinger
Néanmoins, la réalité de l’industrie, comme le rappelle l’ancien PDG d’Intel, Pat Gelsinger — pour lequel j’ai d’ailleurs eu l’opportunité de travailler lorsqu’il était chez EMC dans le Massachusetts — est que près de 50 % des semi-conducteurs produits, emballés ou consommés passent par la Chine. Aucun pays ne peut s’arroger l’entièreté de la chaîne d’approvisionnement de bout en bout ; la collaboration reste une nécessité absolue face aux coûts de production excessifs des grandes entreprises comme Foxconn, TSMC ou Intel.
L’Afrique et la Guinée : Sortir du nouveau commerce triangulaire
Si les grandes puissances s’affrontent sur la conception et la fabrication, les pays en développement, particulièrement en Afrique (de la Guinée au Congo), sont devenus les théâtres de conflits silencieux pour leurs réserves de terres rares et de minéraux critiques.

Ces nations africaines sont maintenues dans un rôle de simples exportateurs de matières brutes, sans aucune création de valeur ajoutée. Nous assistons à l’émergence d’un nouveau commerce triangulaire : les ressources partent d’Afrique vers l’Asie pour être transformées, puis sont revendues au reste du monde. Il est impératif pour la Guinée et les autres pays producteurs de minéraux de repenser ce modèle. Comme le suggère Daron Acemoglu, Prix Nobel d’économie, dans Why Nations Fail (Pourquoi les nations échouent), la prospérité passe par des institutions inclusives.
Il ne s’agit plus de signer de simples contrats d’extraction, mais d’exiger la création de points de valeur ajoutée locaux. La Guinée doit développer le savoir-faire technologique de ses citoyens, intégrer activement la chaîne d’approvisionnement mondiale et transformer son processus de développement socio-économique. C’est à ce prix que l’Afrique cessera d’être le simple réservoir de la guerre technologique des autres.
Réflexions finales
Chris Miller a produit un livre fantastique, captivant, riche d’interviews avec des chefs d’entreprise, des politiciens et des spécialistes militaires. Pendant 30 ans, la globalisation a dominé les esprits et les économies. Aujourd’hui, les stratégies militaires tentent de reprendre le dessus. Aux diplomates de négocier la paix, aux technologistes de continuer à innover, et aux citoyens des pays producteurs de ressources de réclamer leur juste place dans cette économie mondiale !
Je ne peux que recommander ce livre. Je n’ai pas encore vu de traduction en langue française ; si vous la trouvez, n’hésitez pas à partager le lien en commentaire.
Bonne lecture,
Aliou Niane




