Chronique Litteraire - La Corée : Matrice géopolitique et résilience identitaire
TL;DR
L'ouvrage A New History of Korea de Ki-Baik Lee déconstruit les historiographies strictement nationalistes ou coloniales pour offrir une analyse rigoureuse de la péninsule coréenne. De l'Antiquité à la division post-1945, l'histoire coréenne se définit par une diplomatie asymétrique de survie face aux empires continentaux, un élargissement progressif de ses élites intellectuelles et administratives, et une souveraineté culturelle résiliente, magnifiquement incarnée par la création de l'alphabet Hangul en 1446.
Une lecture de A New History of Korea
L’acquisition d’un ouvrage classique, tel cet exemplaire acheté à l’aéroport de New York en décembre 2000, constitue un investissement intellectuel dont la valeur se révèle sur le temps long. La restitution de la complexité historique coréenne, brillamment illustrée par des productions télévisuelles comme My Country (내 나라) retraçant la fin tumultueuse de l’ère Koryo, exige une grille d’analyse rigoureuse.
L’ouvrage du professeur Ki-Baik Lee, traduit par Edward W. Wagner et Edward J. Shultz, fournit cette assise en documentant l’évolution sociopolitique de la péninsule. L’histoire y est saisie depuis l’émergence des dolmens — dont la concentration en Corée surpasse celle de la France — et des premières sociétés telles que Gojoseon, Buyeo ou la confédération de Gaya, jusqu’à l’expansion de royaumes concurrents comme Goguryeo, dont l’influence s’étendait jusqu’aux territoires jurchens dans le nord-est de la Mandchourie.
Légende: A New History of Korea
Diplomatie asymétrique et survie de l’État-tampon
La situation géographique de la Corée a historiquement imposé une doctrine de sécurité nationale fondée sur l’adaptation aux pressions continentales. Entre 1225 et 1273, tandis que l’empire du Mandingue s’établissait en Afrique de l’Ouest sous Soundiata Keïta et avant même la fondation de la Principauté de Monaco, la péninsule subissait l’invasion mongole.
Face à la domination de la dynastie Yuan, la monarchie coréenne a déployé une stratégie de survie par des alliances matrimoniales avec les descendantes de Gengis Khan et de Kubilai Khan.
Cette résilience géopolitique a de nouveau été mise à l’épreuve entre 1608 et 1624, lorsque la Corée a dû faire face aux invasions mandchoues survenues lors des conflits avec la dynastie chinoise des Ming.
Légende: Cartographie de l'expansion maximale du royaume de Koguryŏ jusqu'en Mandchourie
L’évolution institutionnelle et l’élargissement des élites
La matrice de l’État coréen pré-moderne repose sur une structuration progressive de son administration et de son système éducatif. Dès 788, la Corée instaurait un système d’examens nationaux pour contrôler l’accès à l’administration royale, bien que l’entrée à l’université nationale confucéenne fût d’abord un privilège strictement aristocratique.
L’année 904 marque une ouverture cruciale, permettant à une plus grande partie de la population d’accéder à l’éducation pour maîtriser les sciences agricoles, le calcul de l’impôt et la compréhension des lois.
L’architecture politique a été radicalement transformée entre 1392 et 1910 sous la dynastie Joseon (la dynastie des Lee ou Rhee). Issue du coup d’État militaire du général T’aejo, la consolidation du pouvoir a nécessité les manœuvres de son cinquième fils, T’aejong — figure militaire charismatique et stratège impitoyable — qui a écarté son frère aîné Chongjong du trône pour asseoir définitivement l’autorité de la nouvelle dynastie.
Émancipation intellectuelle et souveraineté linguistique
Le marqueur d’indépendance culturelle le plus décisif intervient en 1446 avec la création du Hangul par le roi Sejong. Entouré d’érudits tels que Song Sam-mum, Chong In-Ji et Sin Suk-chu, le souverain a pallié l’inadéquation structurelle des idéogrammes chinois à la langue coréenne en concevant un alphabet parfaitement adapté. La rationalité de ce système d’écriture est telle qu’il a permis, 541 ans plus tard, ma soutenance de thèses agronomiques complexes — telles que des recherches sur les méthodes pour améliorer le niveau d’intensification de la production agricole — rédigées intégralement en coréen.
Légende : Matériel visuel représentant l'innovation linguistique du roi Sejong
Le choc des impérialismes et la division de la péninsule
La période s’étendant de 1894 à 1945, marquée par l’emprise politique et administrative du Japon, offre une leçon essentielle en relations internationales. L’histoire coréenne démontre que le développement et la sauvegarde d’une nation reposent fondamentalement sur le patriotisme, la détermination de ses citoyens et la défense sans compromis de l’intégrité nationale face aux puissances étrangères.
L’esprit de résistance s’est incarné dans les luttes menées par l’”armée vertueuse” en Corée et en Mandchourie, bien avant l’émergence politique de figures comme Syngman Rhee, formé aux universités George Washington, Princeton et Harvard, ou la naissance de Kim Il Sung au Nord.
La libération en 1945 n’a cependant pas restauré la souveraineté pleine, la scission de la péninsule au 38e parallèle constituant une retombée directe de la confrontation géopolitique de la Guerre froide entre les États-Unis et l’URSS.
Légende: Portrait crépusculaire de la famille royale Yi vers 1910
Légende: Photographie de l’armée vertueuse de 1907
Conclusion personnelle : Au-delà du récit officiel
Cette lecture de Ki-Baik Lee résonne profondément avec une quête intellectuelle entamée il y a plus de quarante ans, sur les bancs de l’Université agricole de Wonsan (Wonsan Nongop Daihak). Dans les amphithéâtres nord-coréens, le récit historique officiel enseignait de manière implacable que l’histoire véritable de la nation débutait le 15 avril 1912. Pourtant, au-delà de cette chronologie idéologique imposée, la véritable épopée millénaire de la péninsule coréenne offrait des parallèles saisissants avec d’autres géographies et d’autres trajectoires étatiques.
L’histoire de la Guinée et du continent africain est trop souvent circonscrite par la littérature au seul prisme de la résistance coloniale. Or, il existe une riche trame historique précoloniale de formation de grands États, tout à fait comparable à l’édification et à l’unification des royaumes est-asiatiques. La gloire de l’Empire du Ghana, la structuration de l’Empire du Mandingue — si éloquemment restituée par l’illustre Djibril Tamsir Niane —, l’organisation politique du Foutah théocratique, ou encore la puissance diplomatique et militaire de l’Empire du Bénin et de l’Empire Zulu, témoignent de cette même complexité institutionnelle.
C’est cette intuition d’une universalité dans la formation des civilisations qui a nourri la volonté de creuser le passé de la Corée, bien avant le 20e siècle. Une curiosité intellectuelle qui, à l’époque, suscitait l’incompréhension voire la méfiance de certains professeurs à Wonsan, prompts à qualifier cette soif d’histoire classique de Nalgun ssang (낡은 사상 - idéologie obsolète).
Légende: Légende : Mémoire de fin d'études de l'Université Agricole de Wonsan en 1987, « Méthodes pour améliorer le niveau d’intensification de la production agricole »
Aujourd’hui, cet ouvrage confirme qu’une analyse sérieuse des relations internationales exige de s’affranchir des dogmes temporels pour embrasser la longue durée de l’héritage d’un peuple. Pour comprendre la Corée, tout comme pour repenser l’avenir sociopolitique de la Guinée, il est impératif de renouer avec les racines profondes de leurs constructions étatiques respectives.
Pour plus de lecture sur la péninsule coréenne, je recommande ces deux autres livres d’histoire par Bruce Cummings et Don Oberdorfer.
19 octobre 2026
Aliou Niane









