TL;DR : La curiosité n’est pas un trait de caractère réservé aux génies — c’est le carburant de toute découverte humaine. Cet article explore pourquoi nous cessons de poser des questions en vieillissant, et ce que nous perdons collectivement en se cachant derriere le silence.
Durée de lecture : 4 à 5 minutes
Section : Sciences & Sociétés (Essais sur les sciences, les technologies et leur impact sur l'évolution des sociétés)
PHOTO 1 - Légende : Plage de Wonsan — les années de formation, circa 1980s.
« Je n’ai pas de talents particuliers. Je ne suis que passionnément curieux. » — Albert Einstein, lettre à Carl Seelig, 11 mars 1952
L’enfant qui interroge le monde
Un été, j’observais des enfants qui poussaient un ballon dans une piscine. À chaque essai, l’objet remontait à la surface. Fascinés, ils ont tenté de couvrir le ballon avec leur corps, de plonger avec lui — même résultat : il remontait. Ce qu’ils ignoraient, c’est qu’ils venaient de pratiquer le théorème d’Archimède : tout corps plongé dans un fluide subit une poussée verticale de bas en haut, égale au poids du liquide déplacé. Ils n’avaient pas besoin de connaître la formule. Ils posaient des questions avec leur corps.
Un enfant pose en moyenne 125 questions par jour. Un adulte, six. Quelque part entre l’enfance et l’âge adulte, nous perdons 119 questions par jour. Cette statistique devrait nous inquiéter davantage qu’elle ne le fait.
Qu’est-ce qui tue la question ?
Le silence social de l’âge adulte
L’adulte pose moins de questions parce qu’il redoute d’exposer son ignorance. Avant d’interroger, il calcule : connaît-il déjà la réponse probable ? Risque-t-il d’être embarrassé ? Ce filtre social transforme la curiosité vive de l’enfance en prudence passive. L’élève qui entre dans un cursus éducatif avec le désir d’explorer devient, graduellement, récipiendaire d’un savoir préfabriqué plutôt qu’explorateur de l’inconnu.
Certaines cultures ont trouvé des antidotes. La langue japonaise offre le naruhodo — une forme d’acquiescement qui signifie “je vous écoute” sans pour autant dire “je suis d’accord.” Ce mot crée un espace de dialogue sans verdict immédiat. Il permet à la question de vivre, même dans le désaccord.
Deux questions folles de mon enfance à Conakry
PHOTO 2 — Légende : Le manguier de ma grand-mère — Conakry. Certains arbres gardent les questions des enfants.
À Conakry, je regardais des fourmis grimper verticalement sur un tronc d’avocatier. Aucun être humain autour de moi ne pouvait faire cela. Je demandai à ma tante, occupée sur sa poêle à charbon : pourquoi les fourmis grimpent-elles ainsi ? Elle me répondit en susu : « Pé Dondoli kha ma ara ? » — n’est-ce pas des fourmis ? Il m’a fallu plusieurs années et des classes d’entomologie pour apprendre que les fourmis possèdent de minuscules griffes crochues qui leur permettent de s’accrocher à toutes les surfaces, verticales ou inversées.
Plus tard, je demandai à mon oncle Monsieur Kawuan Oury Donghol Diallo, professeur de physique à l’Institut Polytechnique de Conakry, où dormait le lièvre. Il me dit : dans son terrier. Je n’avais jamais entendu ce mot. Je ne l’ai jamais oublié. Quelques mois après, je lui demandai combien de savants existaient dans le monde. Surpris, il consulta ma mère du regard et dit : Badara est trop curieux.
C’était un compliment qu’il avait peut-être formulé sur un sujet loin de ses enseignements, mais, pour moi, il connaissait tout.
La curiosité comme méthode scientifique
Newton avait raison sur la gravité. Einstein, par sa curiosité, remplaça la pomme tombée d’un arbre par un proton à la vitesse de la lumière — et tout devint relatif : E = mc².
En août 2016, le neurophysiologiste Niels Rattenborg, de l’Institut Max Planck pour l’ornithologie, démontra que les oiseaux migrateurs peuvent dormir en vol avec un seul hémisphère du cerveau actif — un mécanisme appelé sommeil unihémisphérique. Cette découverte est née d’une question simple : comment ces oiseaux traversent-ils des océans pendant des semaines sans se perdre ni s’arrêter ? En 1981, les physiciens Gerd Binnig et Heinrich Rohrer, recrutés par IBM à Zurich précisément parce qu’ils venaient en dehors du domaine informatique, inventèrent le microscope à effet tunnel — le premier instrument permettant de voir un atome individuel. Prix Nobel de physique en 1986.¹
La curiosité ne connaît pas de frontières disciplinaires. Elle les traverse.
Ce que l’ignorance reconnue permet
Al-Khwarizmi — dont le nom a donné le mot algorithme —, Mendeleïev avec son tableau périodique des éléments (1869), Lavoisier et son principe de conservation de la matière, Da Vinci, Pascal, Edison, Akio Morita de Sony : ces figures qui ont transformé la science, l’art et la technologie avaient en commun non pas un génie exceptionnel, mais une insatisfaction productive face aux réponses reçues. Reconnaître son ignorance est le premier acte de toute curiosité sérieuse.
Les neurosciences cognitives le confirment : un individu véritablement curieux apprend plus vite, retient mieux l’information, et sur une durée plus longue. La curiosité stimule aussi des émotions positives et réduit l’anxiété.
Le mathématicien britannique Ian Stewart souligne dans The Story of Mathematics que les mathématiques sont le fruit des travaux combinés de nombreuses personnes de diverses cultures et langues. Certaines idées mathématiques, vieilles de 4 000 ans, continuent de structurer nos systèmes GPS, nos systèmes de navigation maritime et aérienne, ainsi que nos diagnostics médicaux.
La curiosité n’est pas un luxe intellectuel. C’est une hygiène mentale.
Et la Guinée, dans tout cela ?
Je le dis sans ironie : la Guinée pourrait avoir son premier Prix Nobel. Non par manque de talent — le talent existe.
La curiosité sans espace pour s’exprimer meurt en silence. Créer cet espace — dans les familles, les écoles, les institutions — c’est le premier investissement d’une société qui veut se transformer et qui pourrait se développer.
La compétition intellectuelle mondiale est déjà lancée. Si ce n’est pas toi qui poses la question, quelqu’un d’autre, quelque part, est en train de chercher la réponse.
Alors : de quoi êtes-vous curieux ? Bien vouloir répondre en commentaire.
PHOTO 3 — Légende : Wonsan, Corée du Nord, été 1985 — visite de terrain avec des étudiants et techniciens coréens. La curiosité n'a pas de frontières géographiques.
Notes de fin
¹ Gerd Binnig et Heinrich Rohrer ont partagé le Prix Nobel de physique 1986 avec Ernst Ruska, inventeur du microscope électronique. Leur travail sur le microscope à effet tunnel date de 1981-1982, au laboratoire de recherche IBM à Rüschlikon, Zurich, Suisse.
IBM a également été mon employeur aux États-Unis, jusqu'à la période COVID en 2020.
² La statistique des 125 questions/jour chez l’enfant contre 6 chez l’adulte est fréquemment citée dans la littérature pédagogique. L’article original l’attribue à l’écrivain Ralph B. Smith — attribution non vérifiée. Ce chiffre est généralement associé à Warren Berger, A More Beautiful Question, Bloomsbury USA, 2014. Source primaire à confirmer.
³ L’Institut Polytechnique de Conakry (IPC), fondé en 1963, a été rebaptisé Institut Polytechnique Gamal Abdel Nasser de Conakry (IPGAN) en 1966, en hommage au président égyptien Gamal Abdel Nasser, qui contribua à son financement.
Aliou Niane — niane.net
Publié le 16 août 2026






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