L’Arabie saoudite est souvent présentée comme une puissance militaire régionale incontournable. Avec une population d’environ 37 millions d’habitants, une armée régulière de près de 250 000 hommes et un budget militaire annuel avoisinant les 80 milliards de dollars, le royaume figure parmi les plus grands acheteurs d’armes de la planète.
Pourtant, la géopolitique actuelle du Moyen-Orient et la vulnérabilité saoudienne plongent leurs racines dans une histoire complexe de divisions impériales et religieuses. En observant la carte de 1640, on constate clairement la fracture historique entre l’Empire ottoman, de confession sunnite, et l’Empire safavide, bastion chiite, qui se disputaient déjà l’hégémonie de la région et de la Mésopotamie.
La carte “The Ottoman and Safavid Empires (1640)”
Légende : La fracture historique de 1640 : l’Empire ottoman (sunnite) et l’Empire safavide (chiite) se disputaient déjà l’hégémonie de la région.
Les frontières des États arabes modernes que nous connaissons ne sont d’ailleurs pas l’héritage direct de ces empires, mais bien le résultat des divisions coloniales et de l’occupation européenne du XXe siècle, qui ont redessiné la géographie du Moyen-Orient. Aujourd’hui, cette géographie artificielle se superpose à une fracture religieuse tenace, illustrée par la répartition contemporaine des populations sunnites et chiites qui continuent de cohabiter de manière inégale au sein de ces frontières postcoloniales.
Au cœur de la péninsule arabique, la transformation des appartenances sunnite et chiite en de véritables entités de gouvernance politique s’est cristallisée avec le pacte de 1744. L’alliance entre le prédicateur Muhammad ibn Abd al-Wahhab et le chef tribal Muhammad bin Saud a érigé le wahhabisme en doctrine d’État, liant indissociablement la survie et la légitimité de la dynastie des Al Saoud à un sunnisme rigoriste et militant.
Cependant, cette politisation à outrance tranche avec certaines réalités historiques. Dans son ouvrage Découverte de l’Islam, Roger Du Pasquier souligne que la civilisation musulmane n’a jamais prétendu instaurer une sorte de paradis sur terre. Elle fut au moins réaliste et, contrairement aux utopies modernes et à leurs spéculations, elle n’a jamais visé l’impossible. Ce pragmatisme religieux d’antan contraste vivement aujourd’hui avec les contradictions politiques de l’État saoudien moderne.
Couverture de “Découverte de l’Islam”
Légende : Roger Du Pasquier rappelle le pragmatisme et le réalisme originels de la civilisation musulmane face aux utopies étatiques modernes.
Le paradoxe américain : entre protecteur indispensable et « Grand Satan »
Cette contradiction se cristallise particulièrement dans les relations entre la dynastie des Al Saoud et les États-Unis. Comme le documente le journaliste Craig Unger dans son livre House of Bush, House of Saud, cette alliance asymétrique repose sur des liens profonds et anciens entre les deux puissantes familles, des relations qui précèdent largement les attentats du 11 septembre 2001. Cette relation secrète a été forgée autour d’un double impératif vital : garantir la sécurité militaire des immenses champs pétroliers d’ARAMCO et assurer la survie même de la famille Al Saoud.
Couverture de “House of Bush, House of Saud”
Légende : Une alliance stratégique et dynastique qui transcende les considérations religieuses, documentée par Craig Unger.
Pour le pouvoir royal, Washington est perçu comme un partenaire pragmatique et un bouclier indispensable. Pourtant, aux yeux d’une frange rigoriste du wahhabisme, l’Amérique demeure le « Satan ». Ce paradoxe a trouvé son incarnation la plus célèbre en la personne d’Oussama ben Laden, un homme issu d’une riche famille d’origine yéménite, devenu une figure saoudienne extrêmement influente dans la ligne de l’islam puriste avant de se retourner contre ses anciens protecteurs.
Le véritable tournant de cette alliance s’est produit lors des deux guerres d’Irak, qui ont transformé l’Arabie saoudite en une véritable base militaire américaine. Cette présence fut activement souhaitée par la maison des Al Saoud. Ce choix ne fut pas motivé par une quelconque complaisance envers l’Occident, et ce, malgré les interdits religieux stricts que le royaume avait lui-même instaurés concernant la présence de troupes non-musulmanes sur la terre des lieux saints. Cette décision découlait d’un besoin vital de protection : d’abord face à la menace du régime sunnite de Saddam Hussein, puis face à l’émergence d’un gouvernement irakien dirigé par la majorité chiite.
Cette dynamique a précipité Riyad dans une nouvelle ère de vulnérabilité, marquée par l’influence grandissante de la branche chiite soutenue par l’Iran. Ce réseau projette aujourd’hui son ombre sur l’ensemble de la région à travers un maillage d’alliances stratégiques : en Irak avec les milices du Hachd al-Chaabi ; en Syrie par le soutien militaire au régime de Bachar al-Assad et aux milices alliées ; au Liban avec le Hezbollah ; et, de manière la plus pressante pour Riyad, à sa frontière sud, au Yémen, avec le mouvement Ansar Allah (les Houthis).
La carte “Populations sunnites et Chiites au Moyen-Orient”
Légende :
Zone gris clair : Principalement sunnite (Mainly Sunni).
Zone gris foncé : Principalement chiite, incluant les Duodécimains, les Zaydites et les Alaouites (Mainly Shia - Twelvers, Zaydis, Alawis).
Graphiques circulaires : Ils indiquent la répartition proportionnelle dans chaque pays. La partie blanche représente la population sunnite, la partie gris foncé représente la population chiite, et le chiffre à l’intérieur indique le pourcentage estimé de la minorité ou majorité chiite.
Les Deux Yémens : l’ancien foyer de l’Arabie et son champ de bataille
C’est précisément au Yémen que cet encerclement trouve aujourd’hui son expression la plus dévastatrice. Dans son livre The House Divided, l’auteur anglais Barnaby Rogerson rappelle que le Yémen représente l’ultime berceau de tout ce qui est valorisé dans la culture arabe, de son architecture à sa poésie. Ce territoire aux terrasses montagneuses monumentales et aux oasis verdoyantes est une terre de contrastes, où une immense beauté, une hospitalité joyeuse et une grande fierté cohabitent avec des siècles de conflits violents.
Couverture de “The House Divided”
Légende : Le Yémen, ultime foyer de la culture arabe et épicentre contemporain de la fracture sunnite-chiite.
Le cycle de violence actuel, qui a éclaté en 2014 sous forme de guerre civile, s’est aujourd’hui métamorphosé en une guerre par procuration opposant l’Iran chiite à une coalition militaire sunnite dirigée par l’Arabie saoudite. La crainte de Riyad est existentielle : empêcher la création d’un État chiite au Yémen qui deviendrait un allié dépendant de l’Iran à sa propre frontière sud-ouest. En cherchant à rétablir le gouvernement yéménite exilé à Aden après avoir été chassé de la capitale Sanaa par l’insurrection chiite des Houthis, l’Arabie saoudite s’est enlisée dans un conflit qui a déjà coûté la vie à au moins 50 000 soldats et 6 000 civils.
Pour reprendre la formule de Rogerson : « If we are looking for a modern Sunni-Shia faultline, the Yemen is significant. » (Si nous cherchons une ligne de faille moderne entre sunnites et chiites, le Yémen est significatif).
L’économie des deux pays : Le géant armé et le voisin appauvri
Ce drame met en lumière l’asymétrie totale entre la manne pétrolière saoudienne, qui finance un arsenal sophistiqué, et la profonde pauvreté yéménite. Pourtant, malgré ses 80 milliards de dollars de dépenses militaires annuelles, la capacité de l’Arabie saoudite à se défendre seule est une illusion.
Burcu Ozcelik, spécialiste des questions de sécurité au Moyen-Orient au Royal United Services Institute (RUSI) de Londres, analyse avec justesse ce paradoxe. Elle observe que face aux offensives répétées des Houthis, « c’est un moment profondément déstabilisant pour Riyad, humiliant à plusieurs égards ». L’architecture militaire saoudienne est scindée entre l’armée régulière et la Garde nationale ; cette dernière étant d’abord conçue pour protéger le régime et les Al Saoud contre la contestation interne, au détriment de l’efficacité face aux menaces asymétriques extérieures.
C’est là que surgit la question politique centrale. Les Al Saoud, par la voix de leur ministre de la Défense de l’époque et actuel prince héritier Mohammed ben Salmane, ont délibérément choisi d’intervenir au Yémen en 2015, engageant leur pays dans un conflit qu’ils pensaient maîtriser. Plus d’une décennie plus tard, ils sollicitent toujours le parapluie stratégique américain.
Le cynisme géostratégique et l’illusion de la puissance
Cette instrumentalisation de la religion à des fins politiques a souvent aveuglé les stratèges occidentaux. Dans son ouvrage Against All Enemies: Inside America’s War on Terror, Richard A. Clarke dresse un constat sévère sur cette incompréhension de la menace militante :
« Despite September 11 and the many al Qaeda network attacks around the world since then, most Americans and most in the American government still think that the great superpower cannot be defeated by a gang of religious zealots who want a global theocracy, a fourteenth-century Caliphate. ». Malgré le 11 Septembre et les nombreuses attaques du réseau Al-Qaïda à travers le monde depuis lors, la plupart des Américains et la majorité des membres du gouvernement américain pensent encore que la grande superpuissance ne peut être vaincue par une bande de fanatiques religieux qui souhaitent instaurer une théocratie mondiale, un califat du quatorzième siècle.
Couverture de “Against All Enemies”
Légende : Richard A. Clarke dresse un constat sévère sur l’incompréhension occidentale face aux réseaux militants.
L’histoire diplomatique des États-Unis dans la région est pourtant jalonnée d’un pragmatisme dénué de toute considération théologique. Il fut un temps où Washington soutenait farouchement le pouvoir chiite du Shah d’Iran contre le régime nationaliste de Mohammad Mossadegh. De la même manière, l’Amérique a déployé ses ressources colossales — stratèges militaires, armements, investissements massifs, et surtout l’envoi de jeunes soldats, souvent non-musulmans — pour défendre et protéger la dynastie des Al Saoud. Cet engagement n’a jamais été dicté par une quelconque affinité avec la religion musulmane, mais exclusivement par la défense de ses intérêts géostratégiques.
Aujourd’hui, face à ce bourbier, le « Satan yankee » ne doit plus envoyer ses enfants mourir pour protéger un royaume corrompu, dont l’élite dirigeante, guidée au sommet par le luxe et la richesse d’ici-bas, vit en contradiction flagrante avec l’enseignement puritain wahhabite qu’elle prétend défendre. Dans cette équation cynique de pouvoir et d’argent, il ne reste tragiquement que les classes pauvres, tant en Arabie saoudite qu’au Yémen, à qui l’on demande d’attendre un bonheur dans l’au-delà qu’elles n’auront jamais ici-bas.
Leçons pour la Guinée et l’Afrique : L’urgence des institutions face aux mirages géostratégiques
Il est impératif pour les Guinéens et l’ensemble des Africains de tirer les leçons lucides de ces tragédies lointaines. Ce qui se joue au Moyen-Orient n’est pas fondamentalement un conflit religieux, et encore moins une simple invasion occidentale. Il s’agit avant tout d’une dynamique géostratégique cyclique, dictée par des rapports de force et de survie politique qui se redessinent environ chaque demi-siècle.
La leçon pour l’Afrique subsaharienne est claire : si nos pays n’établissent pas des institutions fortes, équitables et résilientes, orientées vers la prospérité nationale et le bien commun, rien ne pourra garantir notre stabilité politique face aux chocs extérieurs.
De plus, à ceux qui, sur le continent, caressent le rêve illusoire d’établir des régimes théocratiques comme solution à nos crises de gouvernance, il suffit d’observer l’impasse destructrice dans laquelle s’affrontent l’Iran, une théocratie républicaine chiite, et l’Arabie saoudite, une autocratie monarchique sunnite. Dans les deux cas, la foi est instrumentalisée au service exclusif de la préservation du pouvoir et de l’hégémonie régionale.
Le véritable développement ne viendra pas de l’importation de modèles politico-religieux étrangers, mais de notre capacité à bâtir des États de droit capables de protéger et d’élever leurs citoyens.
Pour aller plus loin : lire le livre ci-dessous par Bernard Lewis, une lecture essentielle pour approfondir la réflexion sur la trajectoire historique et politique de la région.
Couverture de “What Went Wrong?”
Légende : “What Went Wrong? The Clash Between Islam and Modernity in the Middle East” par Bernard Lewis, une lecture essentielle pour approfondir la réflexion sur la trajectoire historique et politique de la région.
Aliou Niane
15 octobre 2026








